Les limites sont-elles fluides ?
Les limites, quelles qu’elles soient, sont soumises aux lois de la relativité. Les frontières se déplacent à fait qu’elles sont franchises et leur perméabilité est généralement soumises à conditions. De tout temps il a fallut cloisonner : définir une chose passe souvent par l’explicitation de ses délimitations. En d’autres termes, on explique plus facilement ce qu’une chose est en excluant ce qu’elle n’est pas.
Mais autant qu’elles n’évoluent avec les gens, les limites évoluent avec le temps. Les frontières géographiques, matérialisées sur les cartes mais aucunement sur Terre, sont encore sujettes à débat à bien des endroits.
Au cours des âges, le développement d’outils de mesure plus fine ou d’observation plus précise a conduit à revoir en permanence la position des bornes. Par exemple, et il me tient à cœur, les cellules qui nous composent ont été nommées ainsi lorsqu’on les a observé la première fois parce qu’elles semblaient être des entités individuelles et isolables. On s’est ensuite aperçu que leur membrane, supposée les séparer de l’extérieur, était poreuse et perforée de canaux rendant possible une circulation continue de cellule à cellule. Et bien sûr, si on s’approche encore davantage au point de pouvoir identifier les atomes qui la compose, on verra qu’en réalité la matière n’est composée principalement que de vide. Déterminer ce qui fait partie de la cellule ou non représente par conséquent un défi, qui se solde, comme dans la plupart des cas, par la mise en place de limites arbitraires.

Autre exemple : notre système immunitaire a cette capacité fondamentale de pouvoir reconnaître le soi (ce qui est nous) du non-soi (ce qui nous est étranger) afin de repousser les invasions de pathogènes. Outre les erreurs qui conduisent à des maladies dites “auto-immunes” où le corps va s’attaquer au soi et détruire ses propres organes, on remarquera que notre organismes tout entier vit en symbiose avec des bactéries, extrêmement nombreuses, qu’il n’attaquera jamais : font-elles partie du “soi” ? sont-elles nous ?
Mais les limites psychologiques sont d’autant plus difficiles à définir puisqu’elles subissent la confrontation de notre culture avec notre intime conviction. On pourra donc hésiter longuement sur ce qui est morale ou non selon le pays où l’on se trouve. On zigzaguera entre les notions de normal et de pathologique pour caractériser des comportements selon l’époque à laquelle on vit (les régressions sont monnaies courante). On entendra souvent qu’un acte est naturel contrairement à un autre. Mais qu’en est-il de ces questions qui ont fait émerger des mouvements voire des religions : où commence la vie et quand commence la mort ?
De notre intime conviction, notre libre-arbitre : ces derniers régulièrement mis en difficulté par nos sens qui nous trahissent. Où sont les enceintes du réel contre l’imaginaire si notre cerveau nous envoie des signaux en tous points identiques à une sensation de présence ou à une vision lorsqu’il n’y a rien à ressentir ou à voir ? On considérera fou celui qui voit ce que les autres ne voient pas ou croit ce que les autres ne croient pas alors que peut-être, toujours autour de nous, rien ne devrait-être vu ni cru.
Qui est le fou de celui qui dit que quelque chose est, lorsque pour les autres elle n’est pas ? Ceci m’amène à me demander où se trouve la frontière entre l’ouverture d’esprit et la simple déraison.

S’il faut absolument imposer des limites, on voudra absolument les dépasser. Sommes-nous aventuriers ou simplement claustrophobes ? Nous aimons en tout cas créer des ponts, des zones tampons, des hybrides. Dans l’air du temps nous trouvons par exemple la “transdisciplinarité” : action de transgresser les frontières qui séparaient les matières sur notre emploi-du-temps à l’école. Pour tout un chacun le fait de mêler art et science sera transdisciplinaire. Mais pour un scientifique : travailler à la fois en Physique et Biologie sera transdisciplinaire mais mieux : un biologiste parlera déjà de transdisciplinarité s’il travaille sur des virus (virologie) qui sont à l’origine de cancers (oncologie) dans le cadre d’un projet d’oncovirologie.
Les limites sont donc dans l’œil de celui qui les profane, suffisamment fluides pour ne plus représenter un obstacle.




