Karen Uriot

Nature could do anything ... God is a salad.

Les limites sont-elles fluides ?

Les limites, quelles qu’elles soient, sont soumises aux lois de la relativité. Les frontières se déplacent à fait qu’elles sont franchises et leur perméabilité est généralement soumises à conditions. De tout temps il a fallut cloisonner : définir une chose passe souvent par  l’explicitation de ses délimitations. En d’autres termes, on explique plus facilement ce qu’une chose est en excluant ce qu’elle n’est pas.

Mais autant qu’elles n’évoluent avec les gens, les limites évoluent avec le temps. Les frontières géographiques, matérialisées sur les cartes mais aucunement sur Terre, sont encore sujettes à débat à bien des endroits.

Au cours des âges, le développement d’outils de mesure plus fine ou d’observation plus précise a conduit à revoir en permanence la position des bornes. Par exemple, et il me tient à cœur, les cellules qui nous composent ont été nommées ainsi lorsqu’on les a observé la première fois parce qu’elles semblaient être des entités individuelles et isolables. On s’est ensuite aperçu que leur membrane, supposée les séparer de l’extérieur, était poreuse et perforée de canaux rendant possible une circulation continue de cellule à cellule. Et bien sûr, si on s’approche encore davantage au point de pouvoir identifier les atomes qui la compose, on verra qu’en réalité la matière n’est composée principalement que de vide. Déterminer ce qui fait partie de la cellule ou non représente par conséquent un défi, qui se solde, comme dans la plupart des cas, par la mise en place de limites arbitraires.

Autre exemple : notre système immunitaire a cette capacité fondamentale de pouvoir reconnaître le soi (ce qui est nous) du non-soi (ce qui nous est étranger) afin de repousser les invasions de pathogènes. Outre les erreurs qui conduisent à des maladies dites “auto-immunes” où le corps va s’attaquer au soi et détruire ses propres organes, on remarquera que notre organismes tout entier vit en symbiose avec des bactéries, extrêmement nombreuses, qu’il n’attaquera jamais : font-elles partie du “soi” ? sont-elles nous ?

Mais les limites psychologiques sont d’autant plus difficiles à définir puisqu’elles subissent la confrontation de notre culture avec notre intime conviction. On pourra donc hésiter longuement sur ce qui est morale ou non selon le pays où l’on se trouve. On zigzaguera entre les notions de normal et de pathologique pour caractériser des comportements selon l’époque à laquelle on vit (les régressions sont monnaies courante). On entendra souvent qu’un acte est naturel contrairement à un autre. Mais qu’en est-il de ces questions qui ont fait émerger des mouvements voire des religions : où commence la vie et quand commence la mort ?

De notre intime conviction, notre libre-arbitre : ces derniers régulièrement mis en difficulté par nos sens qui nous trahissent. Où sont les enceintes du réel contre l’imaginaire si notre cerveau nous envoie des signaux en tous points identiques à une sensation de présence ou à une vision lorsqu’il n’y a rien à ressentir ou à voir ? On considérera fou celui qui voit ce que les autres ne voient pas ou croit ce que les autres ne croient pas alors que peut-être, toujours autour de nous, rien ne devrait-être vu ni cru.

Qui est le fou de celui qui dit que quelque chose est, lorsque pour les autres elle n’est pas ? Ceci m’amène à me demander où se trouve la frontière entre l’ouverture d’esprit et la simple déraison.

S’il faut absolument imposer des limites, on voudra absolument les dépasser. Sommes-nous aventuriers ou simplement claustrophobes ? Nous aimons en tout cas créer des ponts, des zones tampons, des hybrides. Dans l’air du temps nous trouvons par exemple la “transdisciplinarité” : action de transgresser les frontières qui séparaient les matières sur notre emploi-du-temps à l’école. Pour tout un chacun le fait de mêler art et science sera transdisciplinaire. Mais pour un scientifique : travailler à la fois en Physique et Biologie sera transdisciplinaire mais mieux : un biologiste parlera déjà de transdisciplinarité s’il travaille sur des virus (virologie) qui sont à l’origine de cancers (oncologie) dans le cadre d’un projet d’oncovirologie.

Les limites sont donc dans l’œil de celui qui les profane, suffisamment fluides pour ne plus représenter un obstacle.

Knock Knock Doc

Bon bah, une expérience super sympa en somme !
La thèse, c’est bien ! :)

Anonymous asked: Bonjour Karen, vos sujet de thèse est passionant. J'ai été interloqué par vos mots sur les cellules de la cochlée, étant accouphénique. Pensez-vous que vos recherches pourraient permettre d'identifier avec précision les cellules concernés ?

Bonjour et merci !
Mon projet ne traite pas directement des cellules de la cochlée. Par contre, je viens de faire quelques recherches et il semble que les découvertes avancent bien dans le domaine des pathologies de l’audition. Des chercheurs sont parvenus à “refabriquer” des cellules ciliées justement : http://www.futura-sciences.com/fr/news/t/medecine/d/un-medicament-restaure-partiellement-louie-de-souris-sourdes_43942/

Ce site de l’INSERM est plutôt complet : http://www.cochlea.org/acouphenes.html

Avez-vous des contacts avec des chercheurs ? 

Mon doctorat et moi, en 4785 caracteres (espace compris)

Nos cellules sont sensibles, je ne vous l’apprends pas.

Très sensibles même. Elles vont détecter des variations très fines : variations de leurs propres molécules d’une part, et variations des molécules qui les environnent d’autre part. Cependant, elles ressentent également de manière très précise les modifications mécaniques autour d’elles. Par exemple, les cellules de la cochlée vont détecter des mouvements vibratoires grâce à des cils et les traduire en signaux nerveux que nous interprèteront comme des sons. Par ailleurs, durant son développement, l’embryon passe d’un très petit nombre de cellules non différenciées à un grand nombre de cellules très spécialisées. Et bien pour se spécialiser, les cellules vont être encore davantage à l’écoute de ces signaux chimiques et mécaniques. Ainsi, pour devenir neurone, une cellule n’aura pas besoin des mêmes molécules que pour devenir os. Mais de manière intéressante, elle sera également très sensible à l’élasticité de son environnement. Ca ne vous a sans doute pas échapper : le cerveau est bien plus mou que le squelette !

En fait, le cerveau est le tissu du corps le plus mou.

On peut donc spontanément se demander si les cellules du cerveau vont être capable de distinguer de plus infimes variations de rigidité autour d’elles et si ces variations vont être influentes. Pour tenter de répondre à ces questions, je réalise actuellement un doctorat de Biophysique à l’Institut Jacques Monod où j’utilise un système de microscopie qui me permet à la fois de générer de très petites variations chimiques mais surtout mécaniques et d’observer la cellule vivre et réagir en temps réel à cette perturbation.

image

La microscopie est un outil très précieux en biologie cellulaire, elle permet de visualiser des processus qui se produisent en permanence mais qui nous sont indétectables.

On peut distinguer deux grands types de microscopes selon l’échelle à laquelle on souhaite observer ou que l’on souhaite répondre à une question dynamique (on travaille alors sur des échantillons vivants) ou plutôt structurale (on va travailler sur un échantillon figé que l’on pourra plus facilement « décortiquer »). Dans le premier cas on choisira la microscopie photonique : celle qui utilise la lumière. Depuis son invention, la course à l’amélioration nous a amené aujourd’hui à pouvoir détecter des molécules uniques, on parle de microscopie super-résolue. Or, son utilisation reste limitée sur de réels projets et reste à être développée. C’est un peu sur ce créneau que se place mon projet de thèse que j’effectue assez logiquement en collaboration avec la filiale française de Carl Zeiss Microscopy dans le cadre d’une CIFRE. En fait, si je rencontre des difficultés pour la mise en application de la technique sur mes échantillons, il est probable que d’autres chercheurs y fassent face : il semble très intéressant de les régler grâce à la mise en situation.

Lorsqu’on souhaite analyser des détails très fins de la structure des cellules, de leurs compartiments ou de leur squelette par exemple, on choisit de fixer les cellules afin qu’elles ne bougent pas entre deux images. On peut, là encore, utiliser la microscopie photonique mais on atteindra la meilleure résolution grâce à la microscopie électronique. Brièvement, on va propulser des électrons qui vont – soit passer sans obstacle – soit être ralentis : on dira « opaque aux électrons ». Cela créera des effets de contraste et donnera une image. On reconnaît généralement bien les images de microscopie électronique à balayage qui donne un excellent rendu de la morphologie tridimensionnelle des cellules (ici, une cellule cancéreuse peu adhérée à son support apparaît sphérique). Et puisque la dynamique et la morphologie sont des informations importantes pour décrire le comportement cellulaire, le couplage et la corrélation (CLEM) de ces deux types de microscopie est un moyen puissant de comprendre comment une cellule saine ou malade va interpréter les messages qui lui sont transmis. Par exemple, la molécule que j’étudie est connue pour son rôle dans le développement du cerveau mais également son implication dans le cancer et dans la maladie d’Alzheimer.

Savoir quelle est l’influence des messages mécaniques sur les cellules pourrait modifier la manière dont on dose les cocktails médicamenteux pour la thérapie (pour recréer des cellules saines par exemple). En ce qui me concerne pour l’instant, ce projet me permet principalement d’utiliser des techniques très pointues pour répondre à des questions très précises mais surtout passionnantes. Et puis je me rends-compte, grâce à ces observations ultra-fines, qu’à mon échelle, un bon massage énergique vaut parfois mieux qu’ingurgiter des tas de pilules de produits chimiques !

Karen

En prime : un tas de jolies images ici !

Vers la fin du clivage public/prive dans la Recherche ?

” Il faut arriver à dépasser ou, plutôt à transcender l’opposition entre ingénieurs et docteurs si caractéristique de notre culture française, car chaque situation a des atouts.

Une autre interaction doit se nouer entre la recherche et l’industrie. On le sait, c’est là que se situe le point faible de notre compétitivité. Les efforts entrepris ces dernières années ont été parfois décousus, désordonnés, et le fossé est encore trop large entre la recherche académique et les besoins de notre économie. D’un côté, je l’ai dit en ouvrant les assises de la recherche et de l’enseignement supérieur, il y a une recherche brillante, reconnue mondialement dans de très nombreux domaines et, de l’autre, il y a une industrie à l’histoire glorieuse aussi mais qui souffre aujourd’hui d’un défaut d’innovation. Entre les deux, on trouve ce que d’aucuns appellent la « vallée de la mort ». “

Déclaration de Jean-Marc Ayrault, Premier ministre, devant l’Association nationale recherche technologie (ANRT). Lundi 11 février 2013.


Prévoyaient-ils Wikipédia ?

C’est toujours amusant de voir que ce qu’on pensait être de la science fiction avoir en fait été dépassé rapidement.

Cependant, les voitures volantes pour 2015 de Retour vers le futur … il va falloir encore attendre !

Entre Art et Science.

A quoi pensez-vous si l’on vous demande de vous situer « Entre l’Art et la Science » ?

Il y a autant de réponses que de répondant par époque pour y répondre.

L’Art est-il une science ? La Science est-elle un art ? S’ils sont distincts, sont-ils indépendants ? Ou bien, peut-on trouver un domaine où ils se rencontrent ?

Un thème sur lequel bien d’autres se sont penchés pour venir agrémenter une littérature scientifique dont on doute trop rarement. J’avoue ne pas avoir eu la patience de m’y intéresser et ne pourrai donc pas agrémenter mon propos par des arguments démontrés mais devrai vous contenter de mon propre ressenti… Rien de très scientifiquement correct alors.

Mais brièvement, il aurait été prouvé que scientifiques et artistes procèdent/recherchent/pensent différemment.

Dans ma quête, passée, de l’orientation à donner à mes études puis ma carrière, j’avais été captivée par la manière ludique mais tellement réductrice que les tests de personnalité utilisent pour nous classer dans des catégories dont j’ignore la définition exacte.

Je m’étais vue affublée d’un parlant « Artiste conventionnel ».

L’indubitable opposition entre les termes tend à penser que si l’on devait placer les personnes sur un gradient allant de l’un à l’autre, deux maxima se dessineraient très clairement aux extrémités. Or, il existerait une probabilité non nulle de se trouver en plein milieu, enclavé entre ces gens cohérents avec eux-mêmes.

Si les artistes conventionnels existent, je suppose qu’ils inventent des choses qui existent déjà ou qu’au mieux, ils les améliorent.

J’ai choisi la voie de la Recherche. Car si dans mon monde d’artistes conventionnels tout existe déjà, tout reste à découvrir. Notre inspiration, c’est l’intuition. Et si nous ne sommes pas des artistes, j’aime à nous imaginer en tant que galeristes (parfois galériens) dont le rôle serait de dénicher les œuvres plus ou moins abouties de la Nature.

La Nature, si on veut, c’est 4,5 milliards d’années de Recherche et Développement !

Et en déceler les diverses originalités, croyez-moi, c’est tout un Art !

Karen ;)

God bless America on Flickr.
En passant sur mon flickr, j’ai retrouvé cette photo qui m’étonne encore ! Parfois les plus belles illusions d’optique sont finalement bien réelles !

God bless America on Flickr.

En passant sur mon flickr, j’ai retrouvé cette photo qui m’étonne encore !
Parfois les plus belles illusions d’optique sont finalement bien réelles !

ohscience:

Mammalian cell collage stained for various proteins and organelles, assembled into a wreath (200-2000X)
(merry christmas!)
(Dr. Donna Stolz)

ohscience:

Mammalian cell collage stained for various proteins and organelles, assembled into a wreath (200-2000X)

(merry christmas!)

(Dr. Donna Stolz)